INTRODUCTION
 
 

Quelle est la nature de l'homme, qu'est-ce que la pensée. Qu'est-ce que la conscience, cet état d'existence qui nous fait participer au monde ?

Les matérialistes pensent que les hommes, et plus généralement tous les êtres vivants, ne sont que des machines aussi prodigieuses que peuvent être leur structure et leur capacité à réagir aux situations les plus imprévues. Issues de rencontres aléatoires entre des éléments physiques ordonnés à des degrés différents, ces machines répondent d'une façon plus ou moins déterministe aux sollicitations d'un environnement généralement hostile qui ne peut que les dégrader. En tant que machines, ces hommes ne sont donc ni plus ni moins importants que les gouttes de pluie qui viennent s'écraser sur le sol. Leurs actions se réduisent aux agitations d'une matière parfaitement amorale car indifférente à toute valeur qui implique une finalité n'ayant pas sa place dans le cadre du modèle matérialiste. Leurs joies, leurs souffrances, n'ont strictement aucun sens, il n'est nul besoin de s'en préoccuper. Quant à leurs pensées que ces matérialistes regardent avec une conscience qu'ils ne peuvent ignorer attendu que c'est par elle qu'ils perçoivent un monde autrement fermé sur lui-même, elles ne sont au mieux que des épiphénomènes, le monde matériel étant pour eux causalement clos.

Quant aux spiritualistes, certainement aussi importants en nombre et en qualité que les matérialistes, ils sont au contraire intimement convaincus que l'homme est autre chose qu'un simple assemblage d'éléments matériels aussi complexes soient-ils ; les êtres vivants, dans toute leur diversité, ne peuvent pas être pour eux le fruit de rencontres aléatoires. Pour ces spiritualistes qui ne nient pas pour autant la réalité matérielle même dans ses manifestations les plus ordonnées, être n'est pas un vain mot. Ils ‘savent’ – sans avoir appris – qu'au bout de leurs pensées, là où s'arrête tout discours, il est un domaine d'esprit, dont ils participent, qui n'appartient pas à cette Matière dans laquelle ils sont immergés et qui, au mieux, ne peut être qu'ordonnée mais certainement pas organisée comme l'est le vivant.

Et les protagonistes sont toujours dos-à-dos, l'extraordinaire croissance du nombre d'objets techniques de plus en plus complexes, disponibles à la consommation, creusant encore un peu plus tous les jours le fossé qui les sépare. Avec cependant quelques ponts jetés de-ci de-là par certains penseurs matérialistes qui soutiennent, assez paradoxalement d'ailleurs car étant eux-mêmes parties intégrantes d'une Matière qui ne peut être qu'amorale dans ses choix – un être vivant n'est pas plus précieux qu'un rocher qui éclate sous l'effet du gel –, une éthique strictement humaniste, où l'art, la compassion et l'amour du prochain sont leurs thèmes favoris.

Il est vrai que les matérialistes ont, sur un plan strictement utilitaire qui est le leur, de plus en plus de raisons de croire que leur philosophie est la bonne. N'arrive-t-on pas à expliquer aujourd'hui, en s'appuyant sur un corpus de lois physiques bien établies, des phénomènes qui dans le passé étaient parfaitement incompréhensibles sans l'intervention de quelque puissance divine tutélaire. La mécanique quantique, cette théorie physique quasi universelle, est à ce titre d'une extraordinaire efficacité ; ses prédictions n'ont jusqu'à ce jour jamais été démenties par l'expérience. Tout semble ainsi réussir à l'homme dans les diverses manipulations qu'il entreprend ; ses réalisations techniques innombrables sont toutes plus extraordinaires les unes que les autres et attestent avec éclat que la Matière est ainsi pleinement souveraine, autosuffisante. Rien ne semble donc échapper aux innombrables capacités techniques de l'univers matériel, pas même ce cerveau longtemps domaine inviolé, siège de notre ‘je’, de nos émotions, de nos initiatives ; ainsi, parmi les mécanismes intellectuels que nous qualifions volontiers d'intelligents, certains comme la reconnaissance des formes (un visage, une rue, ...) peuvent d'ores et déjà être réduits à de simples manipulations d'informations de type ‘0’ ou ‘1’ par les neurones, ces cellules de calcul, qui constituent les éléments de base de notre système nerveux. Mais ce n'est pas pour autant que ces réussites éclatantes doivent inhiber tout questionnement.

On peut ne s'intéresser qu'à la description, aux seules visées opérationnelles, des relations physico-chimiques qui lient les divers éléments dont l'être vivant ‘machine’ est constitué, ainsi que celles qui rendent compte de ces autres structures organisées que l'homme, au moins lui, construit sans relâche. Si on considère ainsi comme ‘naturel’ – dans le strict cadre des lois physiques, ces règles du jeu de la dimension matérielle –, le déploiement si extraordinairement cohérent dans l'espace et le temps de ces dites relations qui conduit à l'émergence des structures organisées, vivantes, alors effectivement tout est dit, les matérialistes triomphent. La plupart d'entre eux ne semblent en effet nullement interpellés par l'acte de création, cette extraordinaire capacité qu’ont certains êtres vivants, l'homme en particulier, d'organiser des domaines qui n'existaient pas encore. Ces matérialistes semblent ainsi ne pas se soucier de la cohérence interne de ces actions créatrices sachant pourtant que la Matière ne connaît que le hasard des rencontres ou, qu'au mieux, elle ne peut qu'expérimenter des associations d'objets imposées a priori sans souci du contexte qui à terme ne peut que les dégrader.

En se bornant à la seule description des solutions émergentes – celles qui sont observées –, il semble donc qu'il n'y ait rien d'autre en dehors de cet univers matériel, la vie serait simplement née de hasards multiples contraints par les lois physiques. Pour F. Crick, prix Nobel de biologie (pour sa découverte avec J. Watson de la structure de l'ADN), " ... chacun d'entre ‘nous’ est la résultante du comportement d'un vaste ensemble de neurones interactifs ". Et la conscience, cet état d'existence qui nous permet de prendre part au monde, ne serait qu'une illusion comme le dit si bien le philosophe D. Dennett dans son ouvrage "La conscience expliquée". Rien par conséquent qui puisse éclairer cet univers froid du minéral : les hommes, ne sont que des automates qui s'agitent sans raison, comme ces branches d'arbre qui plongent de temps à autre leurs rameaux dans l'eau tumultueuse d'un torrent.

Cependant, il y a peut-être une façon d'éclairer ce débat plus que bimillénaire et toujours d'actualité, c'est de reprendre avec attention l'analyse des mécanismes physiques qui permettent aux êtres vivants, pour agir, de prendre connaissance des propriétés des éléments qui constituent l'univers dans lequel ils sont plongés et avec lesquels ils entrent sans cesse en interaction.

En voulant résoudre, dans le cadre de nos recherches, la question de l'intégrité d'un robot d'exploration terrestre devant se déplacer d'une façon autonome dans un environnement hostile capable de le détruire – ne serait-ce qu'à cause des heurts possibles avec des obstacles rencontrés sur son parcours – nous avons été aussitôt confronté à la problématique du choix qui accompagnait l'acquisition de toute ‘connaissance’ que le robot pouvait avoir sur le monde ; cette ‘connaissance’ élémentaire, hors sujet, étant pour le robot à la source de toute action possible comme celle de changer brusquement de direction afin d’éviter un rocher détecté par son système de perception (caméra vidéo, par exemple). Et à ce niveau élémentaire où il n'était pourtant pas encore question de système vivant, mais simplement d'un robot d'exploration percevant, mesurant, mécaniquement le monde, nous avons alors découvert que la ‘souveraineté’ de la Matière, dans le pouvoir qu'on lui prête de toujours se manifester sous forme d'événements différenciés, non-ambigus, de l'espace-temps – ce que toujours nous observons –, posait déjà un problème majeur.

Dans le Chapitre I nous nous intéressons d’abord ainsi à l'analyse de l'opération de mesure, processus physique fondamental grâce auquel un système matériel, quelles qu’en soient sa nature et sa complexité, acquiert de la ‘connaissance’ – en tant que source d’action – sur un domaine donné de l'univers avec lequel il entre en interaction. Par une approche logique nous montrons que le fruit de cette mesure est non pas une réponse unique mais plutôt un état de confusion, de superposition, où, paradoxalement, les choses sont et ne sont pas dans le même instant tant qu'un processus de choix, nécessairement irréductible au système de mesure, n'est pas venu réduire à une seule occurrence le nombre des solutions possibles.

Cette problématique du choix est au cœur même de notre thèse qui développe l'idée que le modèle matérialiste du monde est incomplet, l'univers matériel n'ayant en aucune façon la capacité de faire des choix parmi toutes les solutions potentielles qui, continûment, se développent chaotiquement en son sein. À la dimension matérielle, il faudrait donc adjoindre une autre dimension de l'Être, de nature non-physique, qui serait la source de tous ces choix sans lesquels rien ne pourrait se manifester.

Pour que notre robot d'exploration puisse, de lui-même, conserver son intégrité face aux sollicitations dégradantes de son environnement, il faudrait qu'il ait la capacité, que possède naturellement l'homme grâce à sa pensée, de créer des catégories cohérentes à partir de l'infinie variété des formes qu'il perçoit avec ses moyens de détection (caméra vidéo, radar,…) ; catégories qui ne sont pas celles d’Aristote ou de Kant comme la ‘qualité’ ou la ‘quantité’, mais simplement des classes dans lesquelles sont regroupées les différentes formes perçues qui doivent conduire à des actions identiques. Ainsi doté, ce robot serait en effet capable, à partir des différentes images issues de sa caméra vidéo, de construire des catégories d'actions répondant d'une façon cohérente aux impératifs de sa mission et aux agressions d'un environnement susceptibles de le détruire.

Dans le Chapitre III nous commençons donc par analyser les propriétés de la pensée, cette dernière en tant que processus de traitement des informations issues des différents capteurs extéroceptifs et proprioceptifs dont l'être humain est équipé. À cette fin, nous examinons la pertinence des processus de traitement de l'information qui seraient susceptibles de créer des catégories, bases de toute conceptualisation, à partir de la perception des formes, nécessairement toutes différentes, des objets constituant son environnement ; et c’est pourquoi nous étudions avec attention le fonctionnement des réseaux neuromimétiques qui simulent, en les simplifiant, certains éléments de notre système nerveux central considéré comme siège de notre pensée. Nous poursuivons ensuite plus avant notre investigation en examinant ce qu'impliquent, au niveau des mécanismes mis en œuvre, l'émergence et le maintien des structures matérielles vivantes dont certaines, parmi les plus évoluées, supportent précisément cette pensée. En reprenant l’exemple du robot d’exploration, nous nous interrogeons ainsi sur la nature des différents mécanismes de catégorisation possibles qui, en le rendant capable de réagir d'une façon adéquate aux sollicitations généralement dégradantes de son environnement, pourraient assurer sa pérennité ; autrement dit le rendre ‘vivant’. Les principes de ‘moindre action’ de Maupertuis ou Fermat, ou même les ‘formes’ a priori de R. Thom, qui résolvent dans le domaine de l'inanimé le problème de l'ordre – relatif à l'association stéréotypée de formes – sans faire appel à une quelconque finalité objective, ne seraient ainsi d'aucun secours en matière d'organisation des êtres vivants qui, quant à eux, fondent essentiellement leur existence sur la catégorisation cohérente, opportuniste, des formes perçues.

Nous essayons enfin de préciser la nature de la conscience, cet état de présence à soi toujours résolu qui nous fait participer au monde. C'est ainsi que nous tirons parti de cette capacité essentielle mais aussi très paradoxale que doit posséder tout être vivant pour assurer sa pérennité, de toujours pouvoir choisir d'une façon cohérente entre les solutions d'une alternative – fruits de l'interaction entre l'être vivant, en tant qu'appareil de mesure, et la chose mesurée – autrement en état de confusion, comme d'être à la fois semblables et différentes dans le même instant. Étant toujours dans un état qui, pour une qualité donnée, se réduit toujours à un seul terme – c'est ‘rouge’ ou c'est ‘vert’, mais ce n'est pas ‘rouge’ et ‘vert’ dans le même instant –, la conscience, cet état d'existence qui nous permet de prendre part au monde, serait donc nécessairement de nature non-physique comme cette autre dimension de l’Être dont nous avons conjecturé l’existence car essentielle, par sa capacité unique de faire des choix, à l'émergence de toute entité individuée.

Pour résoudre ce problème fondamental, physiquement insoluble, de la problématique du choixchoix généralement aléatoires mais nécessairement thématiques pour expliquer l'émergence des êtres vivants –, nous serons finalement conduit à conjecturer l'existence d'un Opérateur S 0 de nature non-physique car devant réduire, c'est-à-dire choisir, les solutions matérielles originairement en état de confusion que cet univers produit comme fruits de toute interaction. À ce titre, l’Opérateur S 0 serait source de sens. Il serait une dimension d'esprit porteuse d'une véritable finalité objective et non pas métaphorique, un " tout se passe comme si …", qui, à terme, serait nécessairement réductible à un processus physique.

Opérateur S 0 et conscience ne seraient-ils pas alors un seul et même objet de pouvoir ?